Une deuxième chance

Publié le 13 décembre 2011 dans Talents, Vie en magasin par Peter Kent

Je me réveillais et il faisait tout noir.

J’ignorais où je me trouvais.

Tout ce que je pouvais dire c’est que nous étions en mouvement. Nous étions transportés, bringuebalés. Je dis nous parce que nous étions nombreux. Mais impossible de dire combien.

J’avais oublié mon nom. Je ne savais plus ce que j’étais. Des bribes d’images me parvenaient en flash. Je me voyais furtivement (de l’extérieur de moi-même) le vent soufflant sur moi, la nature, beaucoup de famille et d’amis autour de moi mais sans jamais reconnaître qui ou quoi que ce soit.

J’essayais de bouger mais j’étais trop compressée contre tous les autres. Il n’y avait aucun bruit. Juste notre frottement généré par ce déplacement qui nous emmenait vers notre destin. Lequel ? Impossible à dire. Si seulement je pouvais me souvenir…

Je voulus crier mais aucun son ne se fit entendre. Pourtant, j’entendais quelques petits bruits tout proches.

Plutôt que de crier, j’essayai de parler : «  Quelqu’un m’entend ?

-         Je t’entends, dit une voix étouffée.

-         Moi aussi, s’éleva une autre.

-         Et moi, plusieurs autres.

-         Savez-vous où nous sommes, demandais-je ?

-         Aucune idée, m’entendis-je répondre … »

Silence à nouveau. Même le frottement s’était arrêté. Tout-à-coup un bruit mécanique se fit entendre. Nous nous sentîmes bouger, légèrement d’abord, puis de plus en plus brutalement. Soudain, nous fûmes complètement retournés, cul par-dessus tête. Le fracas était terrible, insupportable. Nous étions projetés les uns contre les autres. Ecrasés. Des choses indéfinissables se trouvaient parmi nous. Lors des entrechocs, je sentais bien que des objets nous percutaient. Pendant tout ce temps, j’eus d’autres flash ; je voyais un bureau, des ordinateurs, une imprimante… Nous tournoyions, roulions, pendant un temps qui nous a semblé interminable. Quand nous nous sommes enfin arrêtés, le silence se fit de nouveau.

Au loin, on percevait toujours des vrombissements de moteurs. Plus près, des cris d’oiseaux, des mouettes peut-être, se faisaient entendre. Nous étions en train de reprendre nos esprits quand un autre bruit attira mon attention, comme un bruissement de plastique. Il semblait tout près. A peine le temps d’y réfléchir qu’un rayon de lumière jaillit par une déchirure dans le sac poubelle dans lequel nous nous trouvions. J’en pris conscience au moment ou la lumière pénétra en déchirant cette obscurité qui nous entourait. Très vite, la lumière nous inonda et je fûs éblouie pendant un temps incertain. Quand, enfin la luminosité fut plus tolérable, je pus enfin voir l’environnement : je me trouvai dans une décharge.

Un amoncellement d’ordures nous entourait. Des mouettes tournoyaient au dessus de nous. C’était l’une d’elles qui avait déchiré le sac. Un souffle de vent passa et un autre flash me revint, plus présent, plus défini. J’avais la sensation d’être un arbre dans une forêt, le vent me caressant et m’apportant les odeurs de la nature.

Je regardai autour de moi et vit mes compagnes de voyage. Toutes comme moi. J’apercevais aussi tous les objets qui nous percutaient : des gobelets à café, des marqueurs usagés et autres objets qu’on peut trouver dans une corbeille de bureau.

UNE CORBEILLE DE BUREAU ! Bon sang, ça me revient ! Tout me revient. Je …me souviens…de tout. Ce retour de mémoire provoqua une montée de rage en moi. Je ne pus la réfréner. Je relevais la tête et m’aperçus que toutes mes compagnes d’infortune, et nous étions très nombreuses, étaient dans le même état que moi.

Le sac poubelle était désormais complètement ouvert et nous étions au grand jour. Une bourrasque soudaine nous emporta toutes contre le gigantesque mur d’enceinte. Quand le vent se calma enfin, nous pûmes à nouveau communiquer :

«  – Comment tu t’appelles ? Demandais-je.

-         Je m’appelle Réception sans anomalies, et toi ?

-         Moi, c’est Confirmation de commande.

-         Bon sang, mais ils auraient pu faire autrement, non ?

-         Evidemment qu’ils auraient pu, si seulement ils avaient voulu.

Nous ne pouvions échanger aucune autre parole. Même pas eu notre chance dans la vie et encore moins de deuxième. Je me faisais le film à l’envers maintenant que ma mémoire était revenue ; j’ai atterri dans cette décharge parce que j’ai été jetée dans une corbeille après avoir été à peine utilisée par un humain. Auparavant, je travaillais dans une imprimante chez Bricoman. J’ai été déballée, installée, imprimée et jetée sans remords. Avant, j’étais une feuille A4, mais avant encore, j’étais un arbre. Nous étions toutes des arbres…

 Peter Kent

Commentaires

Murielle , le 13 décembre 2011 à 09:50

Quel suspense! bravo pour cette jolie histoire qui amène à réflexion!!

hope hop op , le 13 décembre 2011 à 17:21

Bravo pour ce texte!!! Un projet de réduction des « impressions inutiles » a été lancé par Damien Roquette relayé à Saumur par Guillaume. une approche rapide de 35 pages inutiles par jour soit 10500 pages par an soit 21 ramettes par magasin par an. Pour le moment, nos « impressions inutiles » ont une « double vie » dans l’imprimante pour le plus grand plaisir d’idéfix.

Alvi , le 14 décembre 2011 à 10:25

Tu as raté ta vocation ? Quel plaisir de te lire !

Christophe P , le 14 décembre 2011 à 12:01

J’ avoue que je ne m’attendais pas à cette chute.
Bravo.
un vrai talent
un vrai sujet

Gilles , le 14 décembre 2011 à 12:57

Quel suspense pour un sujet fort de réductions des coûts.
Au delà de cela, tu as un talent dingue; lance toi, cela pourrait t’apporter beaucoup et à nous aussi !!!!

Ludovic , le 14 décembre 2011 à 14:43

Bravo Peter pour cette plume!!!!

Au delà de l’écriture, rares sont pour le moment les magasins qui recyclent… Et c’est bien dommage!
En dehors des impressions inutiles, n’oublions pas de citer les oublis « d’aperçus avant impression » qui permettraient également de recadrer nos impressions!

Bravo encore Peter

LOL , le 28 décembre 2011 à 15:10

Un fan en attente d’autres sujets!

yannick , le 31 décembre 2011 à 15:55

Nous avons trouvé notre « la Fontaine » chez Bricoman, bravo à toi et merci .
Un sujet qui nous touche tous au quotidien, cela fait réfléchir.

Laisser un commentaire

Pourquoi cette question?